Mais la dernière étape n’est pas technologique. Elle est politique.
Dans son entretien avec The Economist, Elon Musk ne parle pas seulement d’intelligence artificielle. Il propose une théorie économique complète : les machines feront tous les métiers, l’offre deviendra presque illimitée, le travail sera facultatif et la monnaie finira par perdre son importance.
L’intuition mérite mieux qu’une moquerie. L’histoire lui donne même partiellement raison : chaque fois que nous avons appris à reproduire un objet à grande échelle, la portion de vie nécessaire pour l’acheter a diminué. Mais Musk saute trop vite de « une machine sait produire » à « chacun peut obtenir ce qu’il désire ». Entre les deux, il reste la propriété, l’énergie, les règles collectives et les humains eux-mêmes.
Avant d’imaginer la disparition de l’argent, posons donc une question plus concrète : combien de temps devons-nous encore travailler pour obtenir ce que nous consommons ?
01 · Le prix de notre temps
Ce qui se copie devient moins cher. Ce qui reste rare résiste.
Je pars ici d’un repère volontairement français : le SMIC, notre salaire minimum légal. Il ne représente pas le niveau de vie de toute la population. Il permet de suivre une question plus précise : combien de temps une personne située au bas de l’échelle salariale doit-elle travailler pour accéder aux mêmes biens ? Comparer directement des francs de 1950 et des euros de 2025 aurait beaucoup moins de sens.
La mesure n’est pas parfaite. Elle utilise le SMIC brut, pas le revenu réellement disponible après cotisations et impôts. Le SMIG de 1950 et le SMIC actuel ne sont pas non plus une série politiquement neutre : leurs revalorisations racontent autant l’évolution du salaire minimum que celle de la productivité. Mais à condition de garder ces limites visibles, l’ordre de grandeur reste éclairant.
Une baguette de 250 g
Minutes de salaire minimum brut prix observé
100 litres d’essence
Heures de salaire minimum brut TTC
1 000 kWh d’électricité
Heures de salaire minimum brut taxes + abonnement
Un téléviseur
Prix à qualité constante, indice 1960 = 100 qualité incluse
Une voiture neuve comparable
Indice d’effort à qualité constante, 2024 = 100 indice Insee
Le logement ancien en France
Indice national du prix rapporté au revenu par ménage, tendance 1965 à 2001 = 100 proxy national
Le progrès saute aux yeux. Une baguette représentait environ cinquante minutes du salaire minimum parisien en 1950, contre un peu plus de cinq aujourd’hui. Cent litres d’essence exigeaient environ soixante heures de SMIC en 1960, contre quatorze à quinze heures en 2025. Même l’électricité, malgré son renchérissement depuis 2010, reste bien plus accessible qu’au début de la série.
Le logement raconte une autre histoire. Son prix rapporté au revenu est resté proche de sa tendance historique pendant plusieurs décennies, avant de décrocher après 2000. C’est aussi pourquoi tant de personnes peuvent se sentir plus pauvres au milieu d’un progrès incontestable : nous renouvelons occasionnellement un écran devenu bon marché, mais nous payons tous les mois un logement, de l’énergie et des services.
Le progrès a surtout réduit le prix de ce que les usines peuvent copier. Il a beaucoup moins réduit le prix de ce qui dépend d’un lieu, d’une ressource finie ou d’une heure humaine.
02 · La révolution des cols blancs
L’IA ne remplace pas encore le salarié. Elle change ce qu’une heure peut produire.
L’automatisation a d’abord touché les ouvriers dans des environnements contrôlés : usines, entrepôts, chaînes logistiques. Les employés de bureau, eux, ont déjà connu le tableur, le traitement de texte et Internet. Mais ces outils les aidaient surtout à produire leur livrable. L’IA générative peut désormais en produire elle-même une première version.
C’est pourquoi la vague atteint si vite les avocats, consultants, traducteurs, développeurs, graphistes ou agents de support. Leur matière première est déjà numérisée : textes, images, documents, données et logiciels. Une partie d’une heure de recherche, de rédaction ou de code peut parfois être comprimée en quelques minutes.
Ce n’est pas encore la disparition du professionnel. C’est la disparition progressive d’une partie du temps qu’il devait vendre. Le jugement, la vérification, la responsabilité et la relation restent du travail. Mais le contenu d’une heure commence à changer.
Le volume de problèmes résolus pendant une durée donnée avant le déploiement.
Dans le même temps, les agents résolvent environ 15 % de problèmes supplémentaires.
Ou un service plus rapide et de meilleure qualité.
Moins d’effort, moins d’heures ou une meilleure rémunération.
Davantage de production avec les mêmes effectifs.
Si le même volume peut être produit avec moins de personnes.
Autrement dit, le temps qui permettait de traiter cent demandes en permet désormais environ cent quinze. C’est une hausse de productivité observée, pas une promesse. Mais elle ne dit rien, à elle seule, de la façon dont le gain sera réparti.
Le salarié peut terminer la même quantité de travail plus tôt, réduire son effort, se concentrer sur des tâches plus intéressantes ou négocier une meilleure rémunération. Le client peut payer moins. L’entreprise peut produire davantage, augmenter sa marge ou réduire ses recrutements. L’actionnaire peut capter l’essentiel. La vraie question politique n’est donc pas seulement ce que l’IA peut produire, mais qui récupère le temps qu’elle libère.
Et quinze points de productivité ne signifient pas quinze points de baisse du prix. Une entreprise qui contrôle les modèles, les données ou l’accès au marché peut transformer l’abondance technique en rente. Le coût de production peut s’effondrer sans que le prix payé par le client suive au même rythme.
Usines, entrepôts et logistique organisent l’espace autour de machines spécialisées.
Texte, traduction, recherche, image ou code existent déjà sous une forme que l’IA peut traiter.
Ménage, bâtiment, cuisine et soin exigent encore des robots capables de comprendre un environnement changeant.
Je pense que les robots finiront par attaquer le ménage, la cuisine ou la surveillance comme l’IA attaque aujourd’hui le travail de bureau. Mais l’ordre compte. Un robot apprend plus facilement un geste répétitif dans une usine qu’une cuisine encombrée avec un enfant et un animal autour de lui. Les écrans viendront avant les maisons, les environnements contrôlés avant notre quotidien.
L’artisanat ne disparaîtra pas pour autant. IKEA a fait chuter le prix fonctionnel d’un meuble sans supprimer l’ébéniste. Quand la fonction devient abondante, la provenance, le sur-mesure et le fait qu’un humain précis ait réalisé l’objet deviennent plus précieux. L’automatisation détruit certaines raretés et en fabrique d’autres.
03 · Le choix politique
Une machine peut être meilleure, sans être jugée légitime.
Musk comprend mieux que presque tout le monde la vitesse à laquelle une technologie peut progresser. Mais il traite parfois la société comme une seconde machine, qui finirait nécessairement par adopter la solution la plus performante.
Nous n’attendons pourtant pas seulement d’un médecin le meilleur diagnostic statistique. Nous voulons une explication, un responsable et quelqu’un à qui parler. Dans la justice, une décision peut être cohérente et rester illégitime si personne ne peut la contester. Dans la guerre, une erreur n’est pas un résultat imparfait : c’est une mort. Dans ces domaines, nous pouvons décider de conserver le dernier mot même si la machine devient meilleure.
L’effet attendu de l’IA sur notre vie dans vingt ans
26 500 résidents de l’UE âgés de 15 ans et plus, septembre et octobre 2024.
Une qualité reconnue, mais une décision refusée
Adultes américains interrogés du 12 au 18 décembre 2022. Les deux résultats viennent de questions distinctes du même questionnaire.
Ces chiffres ne prouvent pas que le public préférera toujours un humain à une IA plus performante. Ils montrent quelque chose de plus précis. Une majorité d’Européens peut attendre un effet positif de l’IA, tandis qu’une partie du public américain lui reconnaît un avantage procédural sans accepter qu’elle tranche seule. Nous pouvons reconnaître une qualité à la machine et refuser de lui abandonner la décision.
Cette résistance ne sera pas seulement juridique. Elle sera intime. Une technologie qui nous libère d’une corvée est désirable. Une intelligence qui sait mieux écrire, décider ou créer que nous pose une question plus brutale : nous rend-elle plus libres, ou simplement moins nécessaires ?
Je pense malgré tout que l’automatisation finira par profiter à l’humanité dans son ensemble. Mais je ne crois ni au calendrier de 2036, ni à une transition sans conflit. Avant que le travail devienne facultatif, des millions de personnes pourraient perdre une partie de leur pouvoir de négociation tandis qu’une poignée d’entreprises posséderont les machines. L’abondance de production n’est pas encore l’abondance d’accès.
Un revenu universel peut servir de pont, mais il ne construit ni appartement, ni centrale électrique, ni médecin supplémentaire. Notre monde reste fini. Produire davantage ne suffit pas lorsque le problème est la localisation d’un logement, la capacité d’un réseau, le temps d’un spécialiste ou la propriété des machines.
Et même si nous franchissions tous ces obstacles, l’abondance ne mettrait pas fin à la compétition. Tout le monde ne peut pas posséder la maison la mieux située, recevoir toute l’attention, inspirer le plus de confiance ou exercer le plus de pouvoir. Nos besoins peuvent être satisfaits, mais notre désir de distinction recrée constamment de la rareté.
Reste alors le sens. Je ne pense pas que nous arrêterons d’agir parce que nous n’aurons plus besoin d’un salaire. Nous continuerons pour apprendre, prendre soin des autres, être reconnus et faire progresser la société. Il faudra simplement cesser de confondre emploi et utilité. Le vrai danger d’un monde abondant ne serait pas que l’être humain n’ait plus rien à faire. Ce serait qu’après avoir confié toutes ses fonctions aux machines, il ne sache plus pourquoi il compte.
Produire, distribuer, décider
Musk voit juste sur la baisse possible du coût de production. Il confond encore produire, distribuer et décider. L’IA peut rendre les biens et certains services abondants. Elle ne peut multiplier à l’infini la terre, l’attention, la légitimité ou le pouvoir. L’argent comptera peut-être moins pour ce qui se copie, et davantage pour accéder à ce qui ne se copie pas.