Tous les étés, après les vacances, mes parents reposaient plus ou moins la même question: et si on venait vivre au Portugal ? Moi, je pleurais. Ma vie était en France. Mes amis étaient en France. Mon école, mes habitudes, mon futur imaginaire étaient en France. Le Portugal, pour moi, c'était le pays des vacances et de la famille, pas un endroit où je pouvais vraiment me projeter.
Ça fait maintenant dix ans que je vis ici. C'est peut-être là que commence, pour moi, le paradoxe portugais: le pays où je ne me voyais pas vivre est devenu celui où beaucoup de jeunes Franco-Portugais, puis de plus en plus d'Européens sans lien familial particulier avec lui, commencent à se projeter. Avant, le Portugal était surtout une terre de départ. Aujourd'hui, il devient aussi une terre d'accueil. Ce renversement m'intéresse.
Je l'ai encore senti récemment au festival Yard. Beaucoup de festivaliers étrangers posaient la même question: c'est comment de vivre ici ? Pas seulement comment est la fête, ou la plage, ou la soirée. Comment est la vie. On sentait la projection arriver très vite.
En ligne, c'est encore plus direct. Une story à Caparica, à Marvila ou sur un rooftop suffit souvent à déclencher les mêmes messages: c'est où ? on vit comment là-bas ? est-ce que c'est vraiment comme ça ?
Je ne veux pas surjouer mon histoire personnelle. Elle explique seulement mon angle. Je suis un fils d'immigrés portugais, j'ai grandi en France, et je vis aujourd'hui dans le pays que ma famille avait quitté. Ce déplacement intime rend le renversement plus visible pour moi.
La question est donc simple: comment un pays longtemps vu comme périphérique, parfois un peu en retard, est-il devenu assez désirable pour que Lisbonne concentre autant de projections ?